Harcèlement sexuel au travail: Existe-t-il une issue de secours ?

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Certains ont peut-être encore en tête l’affiche racoleuse et sans équivoque du « navet» de Barry Levinson de 1994, « Harcèlement » (« Disclosure » dans son titre original) sur laquelle Demi Moore apparait en position compromettante avec Michael Douglas.

Voyant ses avances sexuelles rejetées par son subordonné, le personnage campé par Demi Moore accuse celui-ci de viol…

Si les qualités cinématographiques de ce film n’ont pas marqué l’Histoire d’Hollywood – sauf pour les inconditionnels de l’acteur principal de « The Game » (David Fincher, 1997) et de l’héroïne de « A Few Good Men » (Rob Reiner, 1992), au passage nettement plus recommandables  –  il est cependant sorti dans les salles obscures environ au moment ou l’Occident a véritablement pris conscience des problèmes de harcèlement sexuel, mais surtout décidé d’adopter des législations strictes pour tenter d’y mettre fin.

C’est ainsi par exemple que le législateur français adopte en 1992 une loi qui introduit dans le Code Pénal le délit de harcèlement sexuel. Après plusieurs modifications au fil des années, le texte, initialement axé quasi-exclusivement sur le harcèlement sexuel sur le lieu de travail ou dans le cadre du travail, mais désormais beaucoup plus englobant, est ainsi rédigé depuis le 6 août 2012 (art. L. 222-33 du Code Pénal, repris à l’identique dans le Code du Travail) :

« Le harcèlement sexuel est le fait d’imposer à une personne, de façon répétée, des propos ou comportements à connotation sexuelle qui soit portent atteinte à sa dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant, soit créent à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante.

Est assimilé au harcèlement sexuel le fait, même non répété, d’user de toute forme de pression grave dans le but réel ou apparent d’obtenir un acte de nature sexuelle, que celui-ci soit recherché au profit de l’auteur des faits ou au profit d’un tiers. »

La peine maximum encourue prévue par le Code est de… 2 ans d’emprisonnement et 30.000 Euros d’amende ! Et les peines sont aggravées notamment pour les personnes abusant de leur autorité, et donc dans le cadre du travail.

La difficulté principale pour les victimes résidant cependant toujours dans le fait d’apporter la preuve de la matérialité des faits. Ces actes de harcèlement ayant lieu généralement à l’ abri des regards des tiers. Les juges ont donc souvent recours à ce que les juristes appellent « le faisceau d’indices concordants ».

 

De quoi s’agit-il concrètement ?

Si l’on reste dans le domaine strict du cadre professionnel, puisque celui-ci reste tout de même le principal cadre de commission d’infractions ayant trait à du harcèlement sexuel, l’éventail des actes matériels qui s’y apparentent est extrêmement large.

Sans aller jusque dans les extrêmes du système américain ou une simple (et unique) « petite tape » sur l’épaule d’une caissière de supermarché a valu au gérant de l’établissement une amende d’un million de Dollars,  des propos ou gestes répétés de nature sexistes, homophobes ou obscènes, des messages ou emails tendancieux,  ou des propositions de relations sexuelles en échange ou non d’avancement professionnel entrent clairement dans le champs des actes relevant du harcèlement sexuel.

Joumana, 28 ans, employée de banque à Beyrouth, nous raconte sa propre expérience :

« Lors des 3 mois de ma période d’essai, mon supérieur direct me convoquait régulièrement dans son bureau pour de soi-disant sessions d’évaluation. En réalité, cela consistait surtout pour lui à examiner de plus près mon décolleté ou mes jambes. Jusqu’au jour où il a carrément caressé ma cuisse en me promettant de grimper rapidement les échelons si j’étais « gentille ». Je suis sortie sans rien dire mais me suis jurée de ne plus me laisser faire dorénavant. La fois suivante, juste avant de pénétrer dans son bureau, j’ai activé le mode « memo vocal » de mon téléphone et ai enregistré l’ensemble de ses propos qui étaient sans équivoque. Je me suis alors levée d’un bond et l’ai menacé de transmettre le fichier vocal à la direction de la banque. Depuis ce jour, il me laisse tranquille… »

L’attitude courageuse de Joumana n’est cependant pas monnaie courante. La plupart du temps, c’est la loi du silence qui règne autour des victimes, et les accusations d’affabulation sont monnaie courante. Le honte également de s’être laissé embarquer dans une telle situation rend encore plus difficile pour les victimes de briser « l’Omerta ».

Et c’est d’autant plus vrai dans des pays comme le Liban où la législation traitant de ces sujets est à tout le moins parcellaire…

 

Vous faites sans doute l’objet d’un harcèlement sexuel au travail si,

un collègue, un client ou un supérieur

  • vous raconte des blagues sexistes de manière répétée;
  • vous impose des attouchements sexuels;
  • insiste lourdement pour planifier un rendez-vous galant;
  • s’approche trop près de vous ;
  • vous touche, pince, caresse…;
  • vous reluque sans cesse;
  • vous mime des signes sexuellement suggestifs;
  • vous profère des insultes fondées sur votre sexe ;
  • sollicite de vous des faveurs sexuelles, souvent en rapport avec une possibilité d’avancement ou même de licenciement;
  • vous envoie des emails suggestifs ou a contenu pornographique

 

Vous ne faites pas l’objet d’un harcèlement sexuel au travail si:

  • vous avez de relations consensuelles avec un collègue, un supérieur ou un client;
  • un collègue, un supérieur ou un client vous invite à une sortie ou à un rendez-vous;
  • un collègue un collègue, un supérieur ou un client vous fait un compliment

 

Justement, quelle est la législation locale ?

En matière de harcèlement sexuel, que ce soit dans le cadre du travail ou non, la législation libanaise est tout simplement… inexistante !

En admettant que les victimes de harcèlement sexuel osent franchir le cap aux fins d’intenter une action contre leur agresseur, il faudrait avoir recours à des artifices juridiques et invoquer des textes du Code Pénal libanais qui n’ont qu’un rapport indirect avec le sujet.

Certains se font justice eux-mêmes, grâce notamment à l’intervention de membres « musclés » de leur famille, ce qui peut constituer une alternative certes parfois efficace mais fort peu satisfaisante dans une société démocratique telle que l’est théoriquement la nôtre.

Et même les professionnels du droit sont parfois désemparés face à cette situation inique.

Hoda, 40 ans, vendeuse dans un magasin de prêt-à-porter (et désormais au chômage) nous raconte son histoire avec émotion :

« Des sa prise de fonctions il y a environ un an, le nouveau manager du magasin dans lequel je travaillais depuis plus de 10 ans a immédiatement « flashé » sur moi. Ses avances devenaient de plus en plus insistantes, mais toujours formulées de manière discrète, hors la présence de mes collègues. Veuve depuis 3 ans et élevant seule mes deux enfants, je ne pouvais me permettre de perdre mon emploi. Et puis un jour tout a dérapé… Ses avances ont cédé la place à des attouchements extrêmement marqués dans l’arrière-boutique, j’ai crié mais personne ne m’a entendu (ou n’a voulu m’entendre…), et n’ai trouvé d’autre solution que de m’enfuir du magasin. Traumatisée, je suis restée prostrée 3 jours à la maison sans pouvoir parler à personne de ce qui m’était arrivé. Deux jours plus tard je recevais une lettre recommandée me signifiant mon licenciement pour faute pour abandon de poste et absences répétées et injustifiées… N’ayant personne vers qui me tourner, je suis allée voir une avocate, qui m’a tranquillement annoncé qu’en l’absence de texte et en l’absence de témoins et/ou de preuves tangibles, entreprendre une action contre cet homme ne mènerait à rien ! Je suis maintenant sans revenus fixes et la situation économique étant ce qu’elle est, il m’est très difficile de retrouver un emploi. Je suis désespérée !

Certains goujats profitent donc en outre de la dépendance économique de leur victime pour rester dans l’impunité la plus totale, et ainsi véritablement ruiner des vies !

S’il est évidemment hors de question de justifier de telles outrances, comment peut-on les expliquer ?

 

Un harcèlement au quotidien

Si l’est une évidence que les comportements qui s’apparentent au harcèlement sexuel existent dans le monde entier, il est également certain que notre région aux mœurs conservatrices vient ajouter aux classiques comportements machos et dominateurs de certains hommes ses propres raisons endémiques.

Si l’on sort du cadre du travail Stricto-Sensu, puisque le harcèlement sexuel n’est pas l’apanage exclusif de la relation employeur-salarié,  on peut constater quasiment au quotidien un certain nombre de d’incivilités que l’on peut à l’évidence ranger dans la catégorie du harcèlement sexuel.

Mesdames, essayez tout simplement de marcher dans les rues de Beyrouth ne serait-ce qu’une demi-heure en tenue décontractée et il ne vous faudra pas plus de 5 minutes pour voir fuser les premières remarques désobligeantes proférées par quelques malotrus.

Malgré un certain libéralisme propre au Liban, la Toute-Puissance masculine reste cependant de mise. Si l’on ajoute à cela la frustration sexuelle de nombre de nos concitoyens de la gent masculine (liée aux tabous et interdits concernant la sexualité avant mariage), nous obtenons le cocktail explosif dont chacune d’entre nous a pu être témoin voire victime.

Heureusement, le passage à l’acte reste relativement exceptionnel chez nous, mais il suffit de faire 50 minutes de vol vers Le Caire par exemple pour entrevoir le cauchemar que peuvent vivre les femmes égyptiennes au quotidien.

Dans un récent documentaire réalisé par une chaine de télévision française, on a pu suivre en camera cachée le calvaire enduré par une jeune femme (pourtant vêtue d’une « abaya » noire) pendant seulement une heure, entre les rues et le métro du Caire. Cela commence par quelques remarques ordurières dans les rues de Garden City, pour finir par une véritable agression sexuelle en bonne et due forme par 5 jeunes hommes dans les couloirs du métro, où la malheureuse est littéralement « pelotée » (il n’y a pas d’autre mot) pendant de longues minutes. Suite à l’intervention de quelques touristes outrés elle arrive à se réfugier au poste de police du métro, où l’officier de garde l’accuse presque d’avoir provoqué ses agresseurs, avant de finalement les faire s’asseoir à cote d’elle pour simplement lui demander pardon !

 

Les hommes également victimes

Afin de rester tout de même modéré, et même si le cas de figure se pressente il faut le dire beaucoup plus rarement, les hommes ne sont pas à l’abri du harcèlement sexuel.

Ainsi Jad, 32 ans, nous raconte son expérience lors d’un voyage d’affaires avec sa supérieure hiérarchique :

« Cela a commencé dans la classe affaires de l’avion qui nous emmenait de Beyrouth à Dubai où notre société possède un important bureau régional. Ma « boss », femme au demeurant très séduisante d’une quarantaine d’années, tout en restant courtoise, a commencé à me complimenter sur mon allure, mon costume, mes mains bien manucurées, etc… Je dois avouer que dans un premier temps, je me suis senti plus flatté que veritablement agressé. Les choses ont pris une autre tournure 2 jours plus tard, le jeudi soir, veille de week-end, lorsque toute l’équipe a pris un pot à Madinat Jumeirah pour clôturer une semaine bien remplie. Une fois de retour à l’hôtel, le vin aidant sans doute, elle m’a littéralement sauté dessus dans l’ascenseur. Je l’ai repoussée sans ménagement, lui disant que j’étais jeune marié, que j’aimais ma femme et surtout que je ne mangeais pas de ce pain là… C’est la qu’elle est devenue menaçante en me faisant miroiter les pires représailles si je ne cédais pas à ses avances… J’ai réussi à m’en sortir en restant calme, et en lui rappelant que nous travaillions tous deux pour une société britannique, qui ne devait surement pas plaisanter avec ce genre de choses…

Jad s’en est donc sorti par un artifice « extra-territorial », mais comment se protéger alors quand les problèmes surviennent chez nous, dans un cadre strictement libanais.

 

Donc quelles solutions en l’absence de législation dissuasive ?

Associations, initiatives privées, individuelles ou collectives (entreprises qui prennent les devants en incluant dans leur règlement intérieur des règles strictes sur les comportements à adopter), mouvements et manifestations de femmes, pétitions…

Autant d’actions et d’initiatives que nous avons vu fleurir ces dernières années, et surtout ces derniers mois, concernant le harcèlement sexuel.

Comme souvent au Liban, c’est la Société Civile qui est à l’initiative pour pallier les carences de l’Etat sur les questions d’ordre sociétal.

Nous avons vu dernièrement un certain nombre de « Marches Blanches » visant à alerter les autorités sur l’urgence qu’il y a à adopter une véritable législation concernant le harcèlement sexuel.

Nous pouvons ici saluer le courage et la détermination de ces associations, et notamment de « Nasawiya », qui a lancé il y a quelque temps maintenant sa campagne « Les Aventures de Salwa » (www.adventuresofsalwa.com), petit personnage de bande dessinée illustrant des situations quotidiennes de harcèlement.

Via des campagnes de sensibilisation, des groupes de soutien, des actions ponctuelles au sein des écoles, des universités, ou dans les entreprises, cette association tente avec des moyens limités, de faire bouger les choses. Saluons ici une nouvelle fois leur engagement, ainsi que celui des autres associations qui militent pour des mesures rapides et adaptées.

Enfin, le meilleur conseil que l’on puisse donner aux victimes est de PARLER… Et les choses finiront bien par bouger… Espérons-le…

 

Comment réagir face à un harcèlement sexuel au travail

  1. Exprimez fermement votre désaccord à l’auteur du harcèlement. Si cela ne suffit pas ou si vous redoutez une confrontation directe, adressez-lui un mail (mettez-vous en copie) ainsi qu’une lettre recommandée (et gardez-en une copie) pour exiger qu’il abandonne son comportement inacceptable.
  2. Evitez de vous retrouvez seul(e) avec le collègue, supérieur ou client harceleur : répondez par mail plutôt que d’aller physiquement dans son bureau
  3. Si le harcèlement continue, écrivez un mail (mettez-vous en copie) et une lettre recommandée à la direction en lui demandant d’intervenir (gardez également une copie).
  4. Tenez un journal, en notant tous les incidents avec précision (auteur, date, heure, lieu, type d’agression, propos, gestes, témoins éventuel-le-s).
  5. Parlez à vos collègues et à votre entourage. Vous n’êtes peut-être pas le /la seul(e) à être harcelé(e) et vous pourriez alors agir ensemble.
  6. Cherchez des témoins et des appuis sur votre lieu de travail
  7. Demandez de l’aide aux services professionnels et associations qui s’occupent de ces questions.
  8. Et surtout, ne vous repliez pas sur vous-même, parlez !
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